mercredi 4 février 2009

Du coq à l'homme


Un jour, j'appris que le coq n’entrait pour rien dans la naissance du jour et ce fut pire que l’inexistence du Père Noël, pire que l’inexistence du Père tout court, même.

Le cri du coq comme graine de jour, c’était un peu ma théorie sexuelle infantile à moi, mais rapportée au miracle de la nature. Une sorte d’ensemencement de la nuit par le cri et pof, un bel œuf de jour, un petit matin frais, une aube à la "coq" en somme.

Devant mon incommensurable déception, il me fut expliqué en marchant sur des œufs qu’un coq n’était ni plus ni moins qu’une sorte d’huissier sonore de la lumière, de secrétaire du jour si on veut, ce qui était déjà bien beau notez, quoiqu'on m’enseignât la chose de façon moins poétique et que je ne dus qu’à moi-même d’avoir compensé le choc de cette révélation prosaïque – le jour se lève tout seul, comme un grand, et le coq consigne bêtement l’événement – par la grâce de ma métaphore de « l’huissier sonore de la lumière ».

Mais la poésie ne console pas son homme, tout au plus donne-t-elle le courage de demeurer inconsolable, de sortir sa pépite de solitude de la gangue de l’isolement. C’est pourquoi, toujours nostalgique par devers moi de mon ancienne et naïve croyance, et secrètement sceptique quand à l’ordre des choses, je fus heureux de constater plus tard, à l’heure d’autres émois, que mon regard avait sur la femme que j’aimais le pouvoir attribué jadis au cri de mon gallinacé : elle se levait sous lui comme un jour frais, sa nuit toute talquée. Mon regard amoureux n’était pas le récepteur mais l’émetteur de sa féminité, plus radicalement le témoin lumineux de son existence incertaine, comme la veilleuse rouge symbolise, dans une église, la présence de Dieu.

Mon sexe – au sens large je dis bien, et sans vouloir me vanter – jetait l’ancre qui empêchait cette folle de dériver – je dis ça sans méchanceté, toutes les femmes sont folles - de se perdre dans les airs à jamais, le corps hanté d’hélium.
Mon sexe lestait l’échappée belle, la changeait en chape de plume. Chape de plume, c’est beau je trouve… Le cap de son errance bien tenu, accrochée à la patère symbolique de mon clou, elle pouvait dès lors gambader en toute sécurité entre les barbelés de l’amour timbré, dans ce qu’elle nommait joliment « le ghetto de l’éternité ».

Peu importait à ma femme que je fusse faible, fourbe, lâche, défaillant, c’était même la condition de son attendrissement, de cette indulgence mystérieuse qui est moins vertu ou masochisme chez les femmes que reconnaissance et soulagement : reconnaissance d’être aimée et désirée ni par l’Homme majuscule, ni par l’opération du Saint-Esprit, oui, soulagement que ce ne soit qu’un pauvre humain de base qui s’y colle.

A ma grande satisfaction, ma femme condescendait donc, dans son propre intérêt, à être du lard au cochon que j’étais. Ainsi n’est-ce que par pure complaisance féminine que les hommes sont forts. Ils sont forts par défaut. Parce que les femmes seront toujours attendries malgré elles par la farce de cette force. Et si elles n’ont pas leur pareille pour flatter l’imposture de la virilité, c’est qu’au fond ça les arrange, voilà ce que je crois. La mienne était de celles qui, complices de leur ravage, pardonnent toujours les offenses et repoussent sans cesse les limites de l’insupportable, qu’elles ne confondent pour leur malheur presque jamais avec le Pire, Pire de la perte d’amour dont le spectre recule stratégiquement au fur et à mesure que l’insupportable progresse, ce qui fait qu’à aucun moment cet insupportable ne peut devenir le signe d’un Pire déjà là. La perte d’être que ma femme redoutait comme dommage collatéral de mon possible abandon procédait nécessairement pour elle du désamour et non de l’enfer qu’elle vivait ici et maintenant. Elle ignorait que le désamour n’existe pas et passait donc son temps à s’annuler pour repousser l’échéance d’une catastrophe improbable. Les femmes confondent la fin de l’amour niais avec le début de l’amour vrai. Mais ce n’est pas l’amour qui s’éteint, jamais, c’est le regard.

On dit sans réfléchir que le regard d’un homme déshabille mais ce n’est pas vrai, il habille au contraire, croyez-moi, rien n’est plus seyant aux yeux d’une femme que le regard de son homme. Il est son plus beau dessous. Il l’épouse, il la moule, il la roule bien mieux qu’un slim. Dans tous les sens du terme il la roule. Il la roule dans la farine aussi. Mais la farine est le prix à payer, un moindre mâle devant la menace d’être renvoyée à l’inconsistance que voile, dans le temps qu’il dure, l’amour. Toutes les souffrances que je cause à ma femme lui semblent bien tièdes en comparaison du risque de néant où la plonge l’idée d’une éventuelle perte d’amour. C’est pourquoi l’amour est la grande affaire des femmes. « Affaire » au sens de vête-ment aussi, car j’ai lu Lacan dans le sexe figurez-vous.

Elle voulait un amour aveugle et un homme très très regardant. Mais c’est fini, je n’ai plus de regard. Mon regard évanoui, il s’est produit en quelque sorte une éclipse de femme. Elle fut rendue au continent noir du féminin, au cauchemar de qu’est-ce que je vais m’être, moi, ce matin ? Je n’ai plus rien à m’être holalalala…Une femme c’est contingent. Pas éternel. L’éternel féminin… conneries ! Une nénette c’est conjoncturel. Evénementiel, même. Une femme c’est de temps en temps un sac, des cheveux, des bottes ou des talons, et le reste du temps c’est comme du vent ou un nuage. Ca tient à rien en somme. Ça tient à un homme. Enfin, ça tient à l’amour qu’il lui donne, et qu’il lui fait. Et plus il aime, moins il le fait. Et plus il le fait, moins il aime.
Si elle veut faire l’amour souvent, une femme doit apprendre à se faire un peu détester et inversement, si elle veut être beaucoup aimée, elle ne doit pas beaucoup baiser. Peu d’hommes savent désirer et aimer en même temps, alors il faut jongler. Les hommes font semblant d’aimer l’amour pour faire plaisir à leur femme mais à la vérité ils s’en battent les couilles de l’amour, à part quelques indécrottables troubadours qui aiment d’ailleurs moins les femmes réelles que le fantasme de l’inaccessible Dame, comme Dieu.

Comment pourrait-elle comprendre ? Elle croit que je ne l’aime plus. C’est infiniment plus compliqué que ça. Les femmes n’ont que l’amour à la bouche. Il m’aime. Il ne m’aime pas. Elles confondent pitié et désamour. Mais l’amour vrai commence avec la pitié, quand le regard enfin absent on commence à voir la mort de l’autre, comme un phare noir braqué sur sa vie.

2 commentaires:

Volumen a dit…

tres tres beau mais alors tres très beau ça

Bleu métal liquide a dit…

J'aime "la farce de cette force". Je me rengorge comme un dindon devant elle.